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Joe D’Amato, un nihilisme passif

C’est toute fin janvier, alors que nous profitions d’un repos amplement mérité au bord de la piscine du Royal Intercontinental Palace de Palma de Majorque, que nous fûmes brutalement sortis de notre torpeur par l’irritant vibrement (carrément insupportable même, car relayé par la structure métallique de la table à drink jouxtant notre transat molletonné) … par l’irritant vibrement de notre Smartphone dernier cri. « Bordel de merde !» Que j’lance alors dans un élan de spontanéité assez typiquement latin à l’être amoureusement lové sur mon épaule bronzée. «Bordel de merde ! Si ç’a encore à voir avec la gourdasse javano-batave ou avec le ministère des finances, ça va chier ! ». De fait, après avoir pris connaissance du document joint au sibyllin : «Ton texte Connard ! », nous en déduisions que :
1) Nous n’avions rien compris au message, que :
2) Il n’avait pu être envoyé que par une personne à emploi précaire ou stagiaire Chez Roubi’s, et que :
3) La photographie s’affichant sur l’écran de notre petite merveille de technologie sud-coréenne était celle d’un Joe d’Amato méconnu et mésestimé et qu’il était grand temps de remettre les pendules à l’heure une bonne fois pour toute à son sujet parce que bon.
Nous restâmes songeur un court instant, puis, les mois passés, nous nous exprimâmes en ces termes :
– « Pablito, fais tes valises et va demander à tes parents une autorisation de sortie du territoire, on rentre à Paris ! »
– « Ma, per che cosa ? »
– « Pour rendre justice Pablito. Pour rendre justice … »
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« Rendre justice à cette liberté d’expression foutraque et roublarde, à ces excès de genre celluloïds en tous genres (mais celluloïds !), à ces pains pop’art dans la gueule, coups de lattes craspecs dans les rouleaux d’une industrie en roue libre et obsessions érotiques fiévreuses à la mode de quand les jupes des filles n’étaient pas accessoire mais bel et bien raison d’être de l’érotomane érudit, convaincu que l’on a jamais aussi bien filmé une femme de dos que François Truffaut. Qu’on l’écrive une bonne fois pour toutes : Joe D’Amato n’était pas n’importe qui ! » Pas n’importe qui, ni n’importe quoi, d’ailleurs … Car sinon logo d’or scellé, au fil des ans D’Amato est du moins devenu label certifié. Label porno tellement prégnant en la botte que ses actrices « straight » se refusent souvent à évoquer leur(s) collaboration(s) passées avec le maestro-minimo sous son pseudo, de peur que l’on puisse croire que … Des fois que l’on pense que … Alors on parle de Massaccesi. Aristide Massaccesi. Et on laisse D’Amato à son porno. Pourtant, le bonhomme détestait ça. Vraiment.
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En ces années 80 à l’agonie, la main mise de Berlusconi sur la Rai et son développement commercial agressif délirant va en faire le diffuseur principal de séries B « All’Italiana », le producteur aussi, de fait. Dès lors, on créer en fonction des désidératas de la toute puissante chaîne et de ses ramifications cathodiques, le public est submergé de téléfilms et de films qu’il n’a plus aucune raison d’aller voir sur grand écran et les artisans du cinéma le plus dingue et malfamé de la planète péloche plient les gaules et vont bosser pour Berlusconi et ses sbires, trop heureux de récupérer des cadors capables de tourner en un rien de temps avec 3 francs 6 sous. Tous ou presque déposent les armes ou entrent en les rangs de la Rai. Massaccesi, non. Il trouvera plus opportun (Mais avait-il le choix ?) et nettement plus lucratif de se consacrer à 100% à la réalisation de bandes ultra- chiadées pour adultes onanistes exigeants, exprimant son besoin vital (c’est indéniable) de filmer le mouvement, fût-il coïtal, dans des exercices de style assez rares dans le domaine en question : Ralentis systématiques fascinants, plans visages serrés au possible, le tout en costumes d’époque et emballé dans de la VRAIE pellicule. Néanmoins, même si beaux et techniquement irréprochables, les pornos D’Amato sont rarement bandants. Car trop éloignés de sa sensibilité d’érotomane désuet, sans doute.
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Il m’aura fallu du temps avant d’accepter l’idée même de considérer D’Amato comme Auteur. Et pourtant …
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Franc amateur de fange pelliculée, d’humour involontaire, de mauvais, de fauché, de mal branlé, d’outrageusement nauséabond et surtout de pathologiquement con, je n’ai bizarrement jamais prêté plus d’attention que cela à l’œuvre de Joe D’Amato … Trop occupé à goûter Rohmer et ses dialogues pataphysiques ou savourer la beauté graphique du moindre pet Kitano, j’ai longtemps survolé le territoire sans jamais m’arrêter faire le plein.
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Manquait-il vraiment auteur aux cimes de cette paire de dieux ? Putain, ouais mec ! Car en ces jours précis où la moindre putain de série télé est écrite par le moindre putain de nouveau génie du néo roman  « AzimOrwellien», cynique à dégueuler mais néanmoins loué par les bergers de cette saoul culture de masse revendiquant – par pure masochisme, dira-t-on – après leurs harassantes journées de cadres de mes deux le droit à s’injecter des produits de « qualité », flattant – pensent-ils – l’intellect par simple citation des dérives fascisantes de nos sociétés malades ; parce que l’ennemi sera toujours Brett Easton Ellis et parce que je me refuse à crever avant Houellebecq : Dieu lis-moi ! Entends et donne à voir à nouveau la saine rengaine commerciale d’un D’Amato réincarné, affranchi, libre, les autres puissent-ils brûler dans les flammes d’un enfer pour glands sans avoir rien compris à rien, jamais !
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Comme bon nombre de réalisateurs italiens de sa génération, Massaccesi est un enfant de la balle. Il traîne dans les studios de la Cinecittà, accompagne son paternel, électricien de plateau, et donne un coup de main quand l’occasion se présente. Après des études expédiées fissa, il va bosser un temps pour Eugenio Bava, père du grand Mario, puis plus tard pour le maître lui-même sur le tournage d’un bijou graphique au titre français très con : « Hercules contre les vampires ». Massaccesi va enchaîner les films et les postes, travailler pour les plus grands cadors comme pour les plus obscurs tacherons Zédars sans aucun sens de la mesure. A ce titre, son C.V est simplement hallucinant. Plus de 200 films dans lesquels partouzent en vrac : Cow-boys anémiques, zombis lubriques, tueurs gantés, néo-hippies, proto-bab’, anthropophages, nones délurées, putes obèses, tortionnaires, psychopathes, priapiques, Gladiateur du Futur – ni gladiateur – Gladiateurs du Texas – ni gladiateurs, ni du Texas – ainsi qu’un Conan unanimement reconnu comme encore plus con que l’original, pas forcément des plus barbare, mais unanimement reconnu comme encore plus con que l’original.
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Et puis des Meufs. A gogo, partout, tout le temps.
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Les gonzesses c’est sa marque de fabrique à Loulou. Oh, pas que ! On aborde moins souvent ses talents de directeur photo, son sens de la prise de vue  en vase clos, moins encore ses plans caméra à l’épaule tournés à l’arrache, lorsqu’il se heurte presque aux comédiens, lorsqu’il doit se frayer un chemin à travers eux, perdu dans une mise en scène évoquée au pied levé quelques instants plus tôt, juste avant l’« Action ! », spontané dans le kamikaze le gars, jusqu’au bout. Il suit souvent à distance aussi. Planqué derrière un padoque, une porte ou une sépulture, qu’importe.
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Mais avant d’en arriver là, Titide va bosser comme un âne. Les budgets ridicules des films sur lesquels il commence sa carrière de cinéaste le condamne à l’évidence de l’action et à l’utilisation massive de séquences tournées pour d’autres productions. Certains de ces films sont par ailleurs entièrement « construits » autour de stock-shots ou de scènes d’action inexploitées, filmées par d’autres et rachetés à bas prix ; pour un résultat la plupart du temps lamentable mais indéniablement rentable et, in fine, cohérent d’un strict point de vue narratif. Déjà D’Amato sait faire, mais ne s’en vante pas trop …. Le mec joue sur plusieurs tableaux. Directeur de la photographie demandé, chef opérateur accompli,  spécialiste de la « caméra qui gigote », professionnel polyvalent, reconnu et apprécié, acteur même, parfois, il refuse catégoriquement d’être crédité pour son travail de réalisateur dans les productions cheap qu’il enchaîne à une cadence infernale au début des années 70. Des prêtes noms s’occuperont de porter le fardeau de ces navets et s’en accommoderont sans états d’âme. Néanmoins, D’Amato se prend au jeu et se lance bientôt dans une foire d’empoigne au grand n’importe quoi cinématographique.
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Massaccesi est un cinéaste frontal mais, in fine, un auteur complexe. Sang pour sang pure jus de boudin. On se doute de ce qu’il y a dedans mais on ne sait jamais Vraiment. Nous ne pouvons que noter la récurrence de certains thèmes, de certaines situations, de certaines scènes, tout au long de sa pléthorique filmographie, de celle que nous qualifierons « d’assumée », donc de personnelle.
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La graille – et plus précisément la mastication – qu’elle soit de nature anthropophagique ou non, trouve une place de choix parmi les obsessions « massaccesiennes », ainsi que l’émasculation – parfois couplée à l’anthropophagie – et de manière plus générale, la mutilation. Les hôpitaux, les cliniques, les asiles et à fortiori les morgues, sont invariablement représentés comme des zones de non-droit, excroissances de l’univers carcéral, la profanation du corps y est quasi-systématique, les relations sexuelles y trouvent un cadre idéal, y compris dans ses pornos. Evidemment le voyeurisme, une touche de nécrophilie et ce rapport obsessionnel à la mort mais aussi, et c’est plus surprenant, la danse ! Il faut l’écrire, c’est important : Il est de toute évidence de ceux qui pensent que le cinématographe ne fut créé QUE pour filmer de la trémoussante. Quoi d’autre, sinon ?
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Dans ce domaine, il évoque parfois les illustres : « 8 ½ » de Fellini (1963) ou l’effeuillage de Sophia Loren dans « Ieri, oggi, domani » (Vittorio De Sica, 1963) tous deux cités dans le texte de son craquant « Voto di Castità », par exemple ; Et puis Rosemarie Lindt torturant à coups d’ondulations félines un Luigi Montefiori au bout du rouleau dans son chef d’œuvre « Emanuelle e Françoise le sorelline» (1975), Laura Gemser et son serpent salace dans « Eva Nera » (La zoophile est une autre de ses « marottes ») ou le free style de la belle Lucia Ramirez sur une plage de St Domingue dans Sesso Nero, la série « Le notti porno nel mondo », incorrectement attribuée à Bruno Mattei, alors que ça pourrait ; sans oublier « La nuit fantastique des morts-vivants » et cette scène stupéfiante lors de laquelle une gogo danseuse réussit l’exploit de déboucher une  bouteille de mousseux sans se servir, ni de ses mains, ni de ses pieds … Ni de sa bouche.
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Lamentable ? Vulgaire ? Putassier ? Oui, tout ça. Et surtout rien de moins ! D’Amato va devenir l’équivalent cinématographique d’un groupe de « Death Metal » ; un bien con et bien saignant … Un truc comme Cannibal Corpse, tiens ! Parfait ça, Cannibal Corpse. En son temps, un journaliste avait conclu une chronique formidable sur le groupe en écrivant à l’adresse des gamins lecteurs : « Allez-y ! Vos parents ne peuvent pas et ne pourront JAMAIS aimer Cannibal Corpse ! ». On n’a jamais élaboré meilleur argument de vente. D’Amato va se faire une réputation internationale grâce à son aisance à annihiler toute forme de bienséance, à constamment repousser les limites du convenable, du tolérable, en jonglant avec des scènes de cul hardcore et de la violence gore. Soit l’assurance d’une censure quasi systématique de ses œuvres pour leur exploitation en salles ou en VHS, parfois de procès, mais aussi d’une publicité à peu de frais et d’une rentabilité maximale.
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Nous l’écrivons sans faux col : Dorénavant D’Amato va se faire des couilles en or ! Car l’acte gratuit, frontal, libérateur, Anar’ jusque dans sa moelle, à l’étalée, sans toast, très classe ouvrière dans le fond, hurleur primaire primitif et tellement fun car sans complexe aucun à donner au voyeur ce nécessaire à montrer, au moins une fois, comme ça, pour dire qu’on l’a fait, quand il faut que ça dérape sinon quel intérêt ? va devenir sa marque de fabrique et le faire entrer de son vivant au Panthéon du cinoche mal baisé. Que les choses soient bien claires, on n’oublie pas un D’Amato « grand cru ». Il suffit d’une scène, parfois même d’une idée !
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Ainsi le prolo fera toujours mieux de poser une RTT que de démarrer la journée par une trépanation à la scie circulaire car ça pousse au syndicalisme. Ainsi le queutard frénétique apprendra à ses dépends que, contre toute attente, une bite ça peut rester coincé entre deux molaires. Ainsi le tortionnaire chinois violé par son berger allemand laissera à penser qu’en 1977, déjà, l’outre Rhin développait une politique de compétitivité pas mal agressive pour parer à toute forme de délocalisation extrême orientale ; bien sûr la séquence snuff-likeultra-tendue qui traumatisa Cronenberg au point de lui inspirer un scénar’ Vidéo-machin et ce type qui bouffe ses entrailles et gobe un fœtus humains façon sashimis après avoir mangé son fils. Aussi l’aventurier célébré par une bande Viêt grimée cannibale lors de sa découpe (dans le sens de la largeur), pleurant malgré l’ambiance festive sa femme fraîchement dissociée (dans le sens de la longueur), et l’inoubliable vengeance d’une Gemser qui fait introduire un cobra dans le rectum du meurtrier de son amante, fait D’Amato un Anti- poète du macabreet un vrai déconneur.
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Pillage et déconne. C’est certainement ce qui caractérise le mieux la démarche surtout pas artistique  du bonhomme, dont le sommet de roublardise demeure sans nul doute l’exploitation de la série Black Emanuelle; qui laissa le producteur du carton international de Just Jaeckin sur le cul et Sylvia Kristel hilare jusque dans son autobiographie, 30 ans plus loin.
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Avec l’Emanuelle Nera, D’Amato  fait feu de tout bois et enchaîne une tournée mondiale du grand n’importe quoi soft-core, laisse libre cours à ses pulsions mondo et devient dévot d’une actrice incapable d’être quiconque d’autre qu’elle-même. Une gamine qui le hisse durant trois années de folie pure, à la tête d’une série d’œuvres pop réjouissantes et incroyablement lucratives, dont l’acmé est sans conteste « Perché la violenza allé donné ? ». Et puis ? Et puis rien, on remballe. Quelques soubresauts ci ou là, un paquet de bons moments et ces crises de rire face à l’énorme, au c’est-pas-possible, mais toujours cet axe féminin central, maltraité (souvent) mais bien présent, tremplin à tous les débordements graphiques, miroir à peine déformant de Moi, voyeur barbare, comme un moteur nécessaire au « Moteur ! », comme un réflexe, un réflexe … Voilà, d’auteur !
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Le lendemain de sa disparition, un quotidien rital a titré : « Le roi du porno est mort ». Faut-il être con pour oser une telle chose ! Pour D’Amato, le porno fut – certes – une manne financière non négligeable mais avant tout un aveu d’impuissance face à l’inéluctable : La mise à mort de l’industrie cinématographique italienne. Que faire alors ? Continuer. C’est un job. Un tourneur-fraiseur tourne-fraise, un maçon maçonne, un con flic et Jean-François Copé hurle au parisianisme. Pour faire comme si. Comme si ça n’était pas qu’un fond de commerce. Comme si Paris n’était pas aussi belle en ses pôles qu’en son centre, comme si la rive gauche n’avait amené que la syphilis et pas un paquet de super pépées peu farouches à une époque où l’on avortait pourtant à la tringle à rideaux, comme si la province était une fille bien … Des filles bien, D’Amato en filma des tas. Des qui valaient bien les autres.
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Nous étions sous la douche et je savonnais vigoureusement les reins de Pablito en lui shampouinant le cuir chevelu de mes deux mains expertes, lorsque le téléphone Sony. Nonchalamment drapé de soie – car le cachemire humide c’est très chiant – au sortir d’une salle de bain qui avait toujours eût, rendons-lui cet hommage, l’élégance de rester en l’état en lequel papy fit sont acquisition – sous l’occupation, autant dire il y a des siècles – et ce malgré d’incessants va-et-vient, dans toutes les langues et de les toutes pointures … De marbre, nous décrochâmes le combiné :
– « Kékignâ ? »
– « C’est moi, Connard ! »
(Ooooh … Mon chef adoré, mon directeur de publication, mon âme, mon maître qui n‘en peut plus de me féliciter de l’alerte prose qui caractérise ma plume flamboyante quand on la chatouille, et qui a, très certainement, je ne puis en douter, goûté mon verbe comme d’autres un élixir magique, certes subversif, mais tellement Moi)
– « Oui, maître… »
– « Tu peux me dire comment je vais expliquer à l’éditeur qu’on lui envoi 5 pages sur un pornographe rital alors qu’il nous a demandé une biographie illustrée de Françoise Giroud ? »
– (…)  « Vous… Vous n’êtes pas Chez Roubi’s ?! »
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(Fouchtra & Rostand – Mars 2014)

Anita Strindberg – Biographie

Anita Strindberg était une excellente actrice.
D’une beauté peut-être un peu trop froide pour le marché italien. (Sergio Martino)
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Si l’on éprouve quelque attachement à l’œuvre « testament» de Riccardo Freda « Follia Omicida », c’est en grande partie à la présence de l’énigmatique Anita Strindberg qu’on le doit. Inexplicablement disparue des radars à la suite du presque-fiasco artistique du maitre italien, la suédoise semble à posteriori n’avoir jamais existé tant les informations biographiques à son sujet sont rares … Ce qui est particulièrement regrettable car nous évoquons ici la plus belle gonzesse qu’on ait vu sur un écran depuis 1957.
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Dans son ouvrage thématique « Fantasy Females », Allan Bryce nous apprend en page 153 du délicat chapitre «Swedish Sex Kitten », que la reine jaune fut l’objet d’un article rétrospectif à l’occasion de la sortie de son premier succès italien : « En 1971, un magazine suédois publia un papier sur une certaine Anita Edberg, qui à la fin des années 50, alors qu’elle était encore adolescente, était hôtesse dans un jeu télévisé sur une chaine locale (…) La photo qui illustre l’article est celle du film de Fulci « A Lizard in a Woman’s Skin » et ne laisse aucun doute sur le fait que Edberg et Strindberg sont bien la même personne »(1). En nous basant sur ces allégations et après vérifications de notre part, il s’avère que non seulement Bryce est dans le juste, mais que de surcroit cette information change radicalement la donne biographique de la bombe suédoise ! Car Strindberg n’est plus vraiment une ado à la fin des 50’s : D’après le « Swedish Film Institute », Anita Edberg est née le 19 juin 1937 et a tourné deux film en 1957 (à l’âge de 20 ans, donc) dans son pays natal.
Le premier, «Blondin I Fara » (1957), est plus connu sous son titre américain : « Blondes in bondage ». Anita y fait une apparition éclair : promenant son chien, elle croise le chemin d’un journaliste étasunien venu en Suède afin de faire un reportage sur la vie nocturne locale et qui va se trouver mêlé à une sombre histoire de proxénétisme et de filles camées. Si tout dans cette couillonnade vintage est prétexte à montrer de chouettes nanas dénudées pousser la chansonnette dans un cabaret improbable et à enfiler les clichés sur les mœurs suédoises sans aucun sens de la mesure, l’apparition de Strindberg en tailleur gris, cocker à la pogne, va sans aucun doute faire monter sa côte en flèche auprès des passionnés de frayeurs jaunes. Quoi qu’il en soit, la critique de l’époque, elle, n’a pas vraiment grimpée aux rideaux :
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« Un film complètement déprimant que cette production Américano-suédoise (…) Il est étonnant que l‘on ai pu condenser autant de bêtise à la fois dans les scènes d’action et dans les dialogues. » (2)
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 « Merci , ça faisait un moment qu’on ne s’était pas autant marrés devant un film (…) Quand on pense à cette pauvre toxicomane en manque qui se tord de douleur et qui la scène d’après va prendre un bain dans la chaude nuit d’été suédoise … » (2)
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 « Ce film américain tourné à Stockholm avec des comédiens suédois plus ou moins valables nous permet de découvrir des facettes de la cité que nous ne connaissions vraiment pas, comme les putes et les chausses trappes de la vieille ville et les taxis qui glandent en pleine rue marchande ; mais aussi d’autres choses plus typiquement suédoises comme les bains à poil au clair de lune et nos femmes constamment prêtes à s’envoyer en l’air … « Blondin I Fara » est l’un des pires films de l’année « . (2)
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Le second film de la superbe après ce coup d’éclat a d’évidence d’autres prétentions artistiques, mais se fera malgré tout dézinguer par la critique à sa sortie en Suède et ne sera diffusé que de façon très confidentielle dans son propre pays. Tourné en 1957 mais bizarrement daté de 1959 par le S.F.I, « Sköna Susanna och gubbarna » est inspiré d’un récit apocryphe du livre de Daniel dans la Vulgate (dans le 13e chapitre, sous le titre de Suzanne et les vieillards ou Suzanne et les deux vieillards ou encore Suzanne au bain) et conte l’histoire de Suzanne qui, surprise lors de sa baignade, refuse de céder aux avances de deux vieux lubriques de passage. Mauvais joueurs, ils l’accusent d’adultère et la font condamner à mort. Le jeune prophète Daniel survient, prouve son innocence et fait condamner les vieillards. De fait, Strindberg qui joue le rôle de Suzanne, et apparait sur l’affiche dans un tonneau (!), est à peu près la seule à échapper au feu nourri des critiques qui trouvent la farce grossière et mal menée.
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« Il n’y a aucune raison de douter des bonnes intentions d’Erik Strandmark (Comédien et réalisateur du film : Ndr) mais les bonnes intentions ne suffisent pas. Quand il adapte librement un récit biblique et le mêle au burlesque afin de provoquer les rires des spectateurs c’est avec de grosses ficelles (…) Dans cet éventail de comédiens qui ne savent pas vraiment ce qu’ils jouent, Anita Edberg et Sture Ström (dans le rôle du prophète Daniel) sont les seuls qui tiennent plus ou moins la route.» (2)
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A ce stade il semble essentiel de signaler que sur les affiches d’exploitation françaises et Italiennes du film « Blondin I Fara », le nom Anita EDberg trouve une place de choix malgré sa très courte apparition à l’écran. Il ne fait aucun doute qu’à l’époque les exploitants ont, soit confondus les deux noms, soit sautés au plafond de joie lorsqu’ils ont notés cette presque homonymies avec la future interprète de la Dolce Vita (Anita EKberg), n’ayant aucun scrupule à zapper l’actrice vedette du film (Anita Thallaug) au profit d’EDberg. Ceci pourrait aussi expliquer son changement de patronyme à venir. (Et Allan Bryce d’émettre l’hypothèse que ce soit le nom de l’auteur suédois August Strindberg qui soit à l’origine de son pseudonyme)
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En prenant à nouveau les maigres informations de l’article suédois comme référence, il semblerait qu’Anita soit ensuite partie tenter sa chance en Italie … Nous avons un doute sur ce point précis à cette période, mais c’est tout à fait possible tant l’actrice semble avoir la bougeotte et de multiples envies :

«Je suis peintre mais j’ai aussi été publiciste » Déclare-t-elle en 1976 à un journaliste du magazine Playboy-Italie qui, la prose humide : « Elle a fait le tour du monde avec son appareil photo et son chevalet, visitant la Jordanie, la Syrie, l’Inde, le Japon, les Etats-Unis et l’Afrique lorsqu’elle était photoreporter (!)» (3) ; et un autre d’insister dans un numéro datant de 1973 que : «Maintenant divorcée, elle est installée en Italie depuis quelques années après avoir vécu aux Baléares, mariée à un peintre.» (4)

C’est néanmoins en Espagne que nous la retrouvons à la fin des années 60 : « Je suis née et j’ai vécu en Scandinavie mais le pays que je considère un peu comme « ma deuxième maison », c’est l’Espagne (…) J’ai vécu longtemps en Espagne, à Madrid, et j’y ai toujours pris beaucoup de plaisir … J’ai une fille là-bas, qui est encore petite et qui vit à Madrid où elle étudie dans un pensionnat. Il est donc clair que j’y retourne dès que j’en ai l’occasion. » (5)

La suédoise gère une galerie d’art à Madrid («Les clients affluaient, mais c’était pour me photographier » (4) en parallèle à ses activités de modèle, de mère de famille et a désormais une certaine expérience dans le domaine théâtrale lorsqu’elle décroche un petit rôle dans un proto-Top Gun rital « Forza G », puis dans le über-culte  « A Lizard in a Woman’s Skin » de Lucio Fulci, coproduction Franco-Italo-Ibérique exploitée dans l’hexagone des années plus tard sous le titre (on ne peut plus subtil) de « Les salopes vont en enfer ».
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« Ma carrière a décollée avec  « A Lizard in a Woman’s Skin » (1971). Le plus étrange  c’est qu’à la lecture du script, mon personnage ne semblait pas si important … Mais il prend une toute autre dimension dans le film et je peux dire que ce fut sans aucun doute une expérience décisive pour moi, en tant qu’actrice. Sinon j’aurais pu m’arrêter là. Ce n’est pas un travail auquel je suis viscéralement attachée. » (5)
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C’est le top départ pour la suédoise : En l’espace de quatre ans Strindberg va enchainer une quinzaine de films et devenir une figure régulière du thriller all’italiana, notamment grâce sa belle prestation dans l’épatant « La queue du scorpion » (1971) de Sergio Martino qu’elle retrouve l’année suivante pour «Ton vice est une chambre close dont moi seul ai la clé » (1972) avec Edwige Fenech, Luigi Pistilli et le génial Ivan Rassimov. Inspiré d’une nouvelle de Poe (« The black cat ») et dans une moindre mesure des « Diaboliques » de Clouzot, le film a pour principal intérêt une Anita Strindberg qui part en un free-style total de surinvestissement émotionnel à chaque scène et qui, étonnamment, fascine plus qu’elle n’horripile, laissant même un vide flagrant lorsqu’elle n’apparait pas à l’image malgré la présence de cadors du genre à ses cotés. Edberg en a sous le capot et le fait savoir:
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« je ne suis pas toujours satisfaite de ce qu’on me demande de faire … jusqu’à présent j’ai travaillé sur plusieurs films intéressants, soignés, bien dirigés, mais il y a quelque chose … je ne sais pas, en tant qu’actrice je me sens toujours insatisfaite. Je ne pense pas que j’ai vraiment eu la possibilité d’exprimer mon potentiel.» (5)
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De fait, la filmographie de la suédoise est assez atypique. De 1971 à 1974, elle alterne les rôles en tête d’affiche (La queue du scorpion (71), Ton vice est une chambre close dont moi seul ai la clé (72), Al tropico del cancro (72), Contratto carnale (73), entre autres) avec des participations de moindre importance, voir complètement anecdotiques dans des films pourtant dignes d’intérêt comme « Qui l’a vue mourir ? » (72) d’Aldo Lado, « Obsédé malgré lui » (72) de Lucio Fulci,  « L’homme sans mémoire » (74) de Duccio Tessari ou encore le séminal « Milano odia: la polizia non può sparare » (74) d’Umberto Lenzi dans lequel, face à Tomas Milian, elle est honteusement sous-exploitée.
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Après lecture de certaines de ses rares interviews, il apparait que Strindberg a des prétentions artistiques que les producteurs italiens avec lesquels elle collabore n’ont pas vraiment l’intention de satisfaire : « En fait, j’ai un peu le sentiment que l’on veut plutôt utiliser mon corps que mon talent (…) je n’aime pas l’idée d’accepter certains rôles faciles où ce qui importe c’est d’attirer le plus grand nombre de spectateurs dans les cinémas. Malheureusement, je dois l’admettre, je pense avoir participé à un certain nombre de films de ce type. (…) Peut-être qu’on n’a pas confiance en moi ou … je ne sais pas, ce n’est pas à moi de le dire.» (5)
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Un film trouve toutefois grâce à ses yeux : «Contratto carnale» (1973). Inédit en France, cette coproduction Italo-ghanéenne réalisée par Giorgio Bontempi semble, à l’époque, ravir l’actrice : « C’est un film qui me satisfait pleinement. Le premier de ma carrière, peut-être (…) Dans « Contratto carnale » si je me déshabille c’est pour les besoins du script. Ces scènes sont inévitables, nécessaires à la bonne compréhension de l’histoire (…) Il s’agit d’un rôle exigeant, difficile, qui implique aussi une certaine nudité. En bref, dans un film comme celui-ci je me sens enfin exploitée pour ce que je suis, en tant que femme et en tant qu’actrice. »(5)
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C’est justement l’exploitation (qu’elle estime quasi-systématique) de son corps à des fins commerciales qui pose problème à Strindberg ; elle aspire à une autre orientation artistique et après de sporadiques apparitions cinématographiques entre 1974 et 1976, va complètement disparaitre des écrans jusqu’en 1980. (Une prise de distance qui coïncide par ailleurs avec le «boom» de la sexploitation transalpine : Ndr)
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« Je voudrais vivre paisiblement, rester à la maison. Je n’ai pas vraiment de vie sociale, les fêtes, les diners … J’aime la vie simple. Je sais que ça peut sembler stupide car aujourd’hui tout le monde dit ça mais, dans mon cas du moins, c’est vrai. (…) J’ai une grande passion pour la lecture. Je m’enferme à la maison pendant de longues périodes et j’enchaine les bouquins. Des livres de toutes sortes. Je m’intéresse à tout, j’aime apprendre. » (5)
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La suédoise au talent brut et aux abdos d’acier réapparaît en 1980 dans une série de films télévisés adaptés d’un roman éponyme de Charles Alianello : « L’eredità della Priora ». Diffusée par la Rai, l’histoire est ambitieuse et se déroule dans le cadre historique de la conquête du royaume des Deux-Siciles par l’armée piémontaise de Savoie  sur fond d’épidémies, d’émeutes, et d’amours contrariés (bref, que du fun !) ; Strindberg qui apparait dans trois épisodes de la saga est ébouriffante de classe et excelle dans des scènes à la théâtralité pourtant casse-gueule.
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Toutefois son retour aux affaires celluloïds est extrêmement bref, hormis sa participation à « La Salamandre », coproduction Italo-anglo-américaine mégalomaniaque de 1981 avec Franco Nero, Anthony Quinn, Christopher Lee, Claudia Cardinale, Eli Wallach et … Sybil Danning ; le mot de sa fin de carrière reviendra à Riccardo Freda par le biais de son très controversé (honnis !) « Murder Obsession », giallo mystique dans lequel elle partage l’affiche avec notre fil rouge javano-batave pour un dernier tour de piste qui, quoi qu’on en pense, ne manque pas de panache pour cette passionnée de sciences occultes :
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« Je porte un grand intérêt à la magie, à l’occultisme. Mais sérieusement, pas pour passer le temps (…) Je participe souvent à des réunions organisées par des personnes qui font des expériences dans ce domaine. Moi-même je m’informe le plus possible sur le sujet (…) La difficulté principale réside dans la capacité de distinguer ce qui est vrai, authentique, du factice, du phantasme absurde. Mais dès que l’on commence à y voir plus clair, je vous garantis qu’on découvre des choses étonnantes. De nouveaux mondes qui ont toujours été à portée de regard mais que nous ne pouvions pas voir … « (5)
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« Un monde nouveau, à portée de regard … », c’est exactement ce à quoi l’on songe en la voyant évoluer, charismatique et dévorante de grâce, dans des films de qualité, certes variable, mais que sa présence, toujours, permet d’évaluer à la hausse.
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A.Roubi & D.Rostand – Mars 2013
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(1) « Fantasy Females » edited by Allan Bryce / Stray Cat Publishing.
(2) Notes critiques du film disponibles via le site du Swedish Film Institute.
(3) Playboy-Italie / Juin 1976.
(4) Playboy-Italie / Août 1973.
(5) Le dive nude / Août 1973
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*L’interview de Sergio Martino est disponible dans la section bonus du dvd « La queue du scorpion » – Edition Neo Publishing.