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Bruno Mattei par Jean-Charles Vidal

Quand un quinquagénaire, ex-militant de la LCR, m’explique qu’à partir de 4 millions d’euros, on passe un seuil qualitatif et qu’on tombe vraiment sur de bonnes affaires dans l’immobilier, je me dis qu’il est temps de revenir aux fondamentaux. À vrai dire, les fondamentaux, c’est bien la seule chose qui me reste, car, voyez-vous, j’ai passé l’âge de foutre une branlée aux sociaux-traîtres. Certes. Mais que sont-ce ? Les fondamentaux, les trucs qui font oublier combien le monde est peuplé de sales cons des deux sexes ? Par exemple, c’est regarder un film où des mecs portent des masques à gaz par 40° au milieu de décharges ou de carrières désaffectées et s’autoproclament futur de l’humanité. Personnellement, c’est un des fondamentaux que je préfère.
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Je peux évidemment aller au cinéma pour ça, mais le problème du cinéma en France, c’est qu’il est souvent français. Et par conséquence rongé jusqu’à l’os par Isabelle Huppert et ses clones. Laquelle Huppert n’a jamais joué la matonne perverse dans un WIP ou la bimbo qui prend une douche alors que le Bogeyman se gratte les roustons dans la pièce à côté. Inutile de dire que tout ça, c’est du pipi-caca, et en aucun cas un fondamental.
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Reste la nostalgie des années 80 quand les italiens dynamitaient les notions même de propriété intellectuelle et de mesure en toute chose, pour ne pas parler de la bienséance. Watcha ! Le vert paradis des innocences perdues à coup de remakes des « 10 commandements » pour le prix d’une Fiat 500 d’occaz (distribution et embrayage à refaire).
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La nostalgie, il faut quand même s’en méfier parce que sans ça, on vire fissa au bisseux intégriste, capable de soutenir que Castellari est un vrai et même un grandcinéaste, c’est à dire quelqu’un du calibre de Fritz Lang. Ok, il y a Keoma. D’accord, il y a Keoma. Mais, comment dire ? Déjà, regarde-moi dans les yeux, quand je te parle, fils. S’te plaît. C’est un ordre, en fait. Que je t’assène : parce que tout de même faudrait voir à voir. La mort au large, c’est du GRAND cinéma ? Ou Les Guerriers du Bronx (I et II) ? Ah oui, et celui-là, il est bien aussi, avec un GRAND titre et un putain de GRAND budget, Les nouveaux barbares, où se déploie l’intégrale de la Castellari’s touch, dégoulinante de figurants en 125 cm3 tunées, de ralentis chichiteux et plein, plein, mais alors plein de mannequins en mousse.
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Naaan, sérieux … C’est comme D’Amato dont parle un type pas loin d’ici … Je t’accorde, petit scarabée, que l’homme qui se mange lui-même se laisse voir. C’est du tout bon, avec du gore cra-cra, un tournage à l’arrache bien foutraque, les alternances nuit-jour-nuit pendant la même séquence et les acteurs qui surjouent comme si leur vie en dépendait. Ou Le Gladiateur du futur. Ouais … Ceux-là, je me les garde pour les vendredis soirs, vautré dans un canapé. Mais le reste … C’est très surfait. Si, si. Continue à me regarder dans les yeux, je te prie. Porno Holocaust, c’est chiant comme la pluie, malgré la réputation sulfureuse dont le nimbent certains onanistes pratiquants mais peu regardants.
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Mais à vrai dire, le problème n’est pas là. Le problème, c’est que D’Amato est un malin, un malin un petit peu trop malin. Il est à ranger dans la même catégorie que Deodato, sans sa compétence technique, hélas, avec qui il partage d’ailleurs la capacité à déclarer sans ciller devant une caméra qu’en fait Cannibal Holocaust est une dénonciation conscientisée des médias et non pas un pur film d’exploitation bon teint, comme le commun des mortels pourrait le croire. Sur le fond, c’est un escroc qui connaît les recettes, non pas que j’ai quelque chose contre les escrocs, mais il lui manque, de fait, cette touche de naïveté qui caractérise les grands, les demi-dieux du cinéma qui fout la honte, les titans de la claudication mentale, dont le regretté Bruno Mattei est le représentant free-base,quasi à l’état pur, pour ne pas dire à l’état natif.

Attends, reste là 5 minutes que je t’explique. Le comment-je-vois-les-choses. Parce qu’à ce niveau là, on peut parler de vocation ; ça n’arrive pas comme ça, ces choses là, ce n’est pas un simple hasard, ni un cheminement imposé, comme un titulaire de Bac S qui se retrouve inévitablement cadre méga-moyen chez IBM 10 ans plus tard.
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Alors voilà : le petit Bruno a 6 ans, il est parti conduire son troupeau d’ovins pour la transhumance, cheveux au vent et bâton à la main, avec un enthousiasme juvénile tellement poignant qu’on en regarde sa cigarette en se demandant, tudieu, ce qu’il peut y avoir dedans. Oui, je sais, que, comme tout le monde, Bruno est né à Rome et qu’il avait peu de chance d’aller conduire des brebis dans les pâturages. Mais c’est mieux pour ma démonstration. Donc Bruno crapahute par monts et par vaux en tatanant au besoin les moutons histoire de garder son moral de winner.

Tout baigne donc. QUAND SOUDAIN ! Le Tout Puissant lui apparaît !
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Et pas un truc de tafiole comme pour la Bernadette. Non. Plutôt Dieu vengeur, plus vétérotestamentaire tu meurs, avec un regard qui laboure le roc, une voix à pulvériser des divisions entières de cosaques surarmés, et un air crispé à salir son pantalon sur toute la longueur.

Mais ce n’est pas qu’il soit mécontent, Dieu, en fait c’est son idée à lui de la Testarossa, du truc qui en impose, car, en vérité je vous le dis, Dieu est de bonne humeur. Tellement de bonne humeur qu’il a décidé de faire un cadeau à Bruno dont il a deviné les fabuleuses potentialités. Le Tout Puissant tient à la main une sorte de coupe d’argent qui fait mal aux yeux comme si on allumait la lumière à la cave en y faisant péter une bombe à neutrons. Un Graal, on appelle ça.

Et Celui-dont-la-voix-fait-trembler-les-montagnes dit au petit Mattei :
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– Fils de l’Homme, sais-tu ce que ceci est ?
– Euh …
– Et bien, ceci est ce qui est …
– Euh …
– Laisse-moi finir. Ce qui est ce qui est s’appelle le Nawak Suprême. Car tel est son nom. Qui en boit la liqueur verra son nom sanctifié durant les siècles à venir.
– C’est cool !
– Je ne te le fais pas dire. Tu aimes le cinéma, Fils de l’Homme ?
– Ah ouais ! (la scène se passe en 1937, pour ceux que ça intéresse, et le cinéma passionne les foules à cette époque)
– Ta vocation est toute trouvée ! Pour toi, les cloches de la renommée vont sonner à toute volée pendant un bon demi-siècle si tu consens à tremper tes lèvres dans ceci qui est ce qui est. Mais je te préviens …
– ?
– Tu devras abandonner toute idée de pudeur, d’honnêteté, de vraisemblance et pour tout dire, de bon goût. De goût tout court, d’ailleurs. Tu devras cajoler le caca toute ta vie durant, en manger de grandes cuillerées chaque jour que je fais et le projeter frénétiquement sur pellicule, VHS, DivX et H264, sans écouter un seul instant les marchands du temple et les critiques de Télérama qui t’exhorteront à revenir sur le chemin de la rectitude, de la somnolence et de l’avance sur recettes.
– Vous inquiétez pas pour ça, j’ai déjà de bonnes idées de scripts dans mon cartable ….
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C’est comme ça que tout a commencé …
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Après cette révélation, tout rentre dans l’ordre : Bruno s’emmerde à l’école, fume des oinjs, revend de la farigoulette à des touristes, engrosse la fille du laitier, s’engage dans la légion étrangère pour fuir la légitime colère du père de la petite salope, décide qu’un fusil c’est super lourd et revient à la maison dès l’annonce du mariage de la catin adolescente avec un grossiste en légumes secs. Et puis, là, c’est le drame ! Faut bosser, et notre héros n’en a pas vraiment envie (les filles sont tellement belles que, foutredieu, on aurait bien envie de les faire se déshabiller dans un giallo plutôt que de vendre des assurances-vie à des aveugles-sourds-muets de naissance). Fort heureusement, Papa Mattei lui transmet son savoir-faire légendaire (avec pas mal de gènes récessifs au passage) et Bruno se retrouve monteur pour – hé oui, la prophétie commence à s’accomplir – le cinéma.
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Il est vite connu dans la place comme l’homme à la tronçonneuse, et on murmure que nombre de réals bisseux de Cinecitta étaient prêts à payer les monteurs au tarif syndical plutôt que d’avoir affaire à lui. Il développe au passage un sens remarquable du stock-shot psychotronique laissant loin derrière lui les passages cultissimes de « Glen or Glenda » et les rabaissant à des cas d’école dignes d’être enseignés à la FEMIS.
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Mais Bruno sent que la mission divine est loin d’être accomplie. Alors, profitant d’un moment d’inattention des années 70, il passe à la réalisation. Et la face du 7ème art (qui ne lui avait pourtant rien fait) s’en trouve définitivement changée. Euh … Défigurée plutôt …
Soyons honnête : l’ami Bruno a quand même commis pas mal de merdes juste chiantes, comme des films de fesses pâlichons, des WIP bas du front (Révolte au pénitencier de filles),des crossovers WIP/Gestaporn plutôt hilarants (Camp 119), des westerns soporifiques et j’en passe … Bref, comme tous les génies, il doit aussi payer son loyer …
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Ce n’est qu’au début des 80s que Mattei trouve sa voie : pourquoi diable s’emmerder à écrire des scénarios – voire à payer des scénaristes, alors qu’il suffit de repomper sans vergogne ce qui cartonne au box-office, c’est à dire des films US suintant de savoir-faire et de dollars ? Et cela pour le prix d’une calzone… Comme il a déjà un vigoureux style propre, il se débarrasse des scories (le savoir-faire et les dollars) et propose à un public médusé, ou simplement trompé par des affiches assez mensongères, ses versions radicales, sans compromis et sans queue ni tête d’oeuvrettes de gros ringards comme John McTiernan ou James Cameron.
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Ainsi, Predator trouve une seconde jeunesse sous le titre de Robowar, de même qu’Aliens (Zombies: The Beginning)ou Rambo II (Strike Commando). N’hésitant pas à piller la production locale, il ridiculise à jamais Deodato en embauchant quelques Philippins pour torcher vite fait plusieurs histoires de cannibales excessivement cabotins (Land of Death, Island of the Living Dead). Il réussit même l’exploit, ce faisant, de battre Jess Franco sur son propre terrain et pulvérise le record du monde des tournages rien-à-foutre, farcis jusqu’à la gueule d’acteurs accablants, de blondasses même pas décoratives et d’anthropophages rigolards en tongs et Timex qui en font des caisses. Mais n’anticipons pas …
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Pendant qu’un D’Amato, un Lenzi ou un Bava (Lamberto, bien sûr) enquillent les zèderies sans souffle et sans grâce, Bruno, lui, frappe très très fort en 81 avec Virus Cannibale, à mon sens une pure et stupéfiante merveille de n’importe quoi à la poésie involontaire. Outre un photocopiage éhonté de Zombie, notre ami empile dessus une équipe du SWAT recrutée parmi les plus fulgurants des bras cassés, du post-nuke à la va-comme-je-te-pousse, des rats très méchants, des bouts de Cannibal Holocaust, un goût de chiottes sans complexes, un extrait remonté de Singing in the rain et surtout un dégueulis époustouflant de stock-shots jamais pertinents et jamais au bon format …
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Dire qu’on est en présence d’une expérience ultime est très en dessous de la vérité : l’ayant visionné une dizaine de fois, je peux certifier devant huissier que j’ai pu découvrir une nouvelle couche de connerie insoupçonnable à chaque redémarrage du DVD…
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Dieu, sur son nuage, commence à se dire qu’il a misé sur le bon cheval…
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Mais, l’ami Bruno ne s’arrête pas là : en 84, débarquent Les rats de Manhattan qui restent dans les mémoires grâce à une VF cataclysmique (indispensable) et de pauvres bestioles apathiques qui, a) sont devenues les maîtres du monde, b) sont censées terroriser un gang de fiers à bras (il est vrai, cons comme des balais). À sa décharge, il faut signaler les abîmes de ridicule dans lesquels ont sombré TOUS les films d’horreur avec des rats, tant il est vrai qu’il est difficile de faire oublier à l’écran que ces bestioles sont fondamentalement des rongeurs …
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Notre brave Mattei continue dans la foulée à copier le meilleur pour en faire du certifié made in Vincent Dawn (son pseudo le plus courant) et aurait pu continuer comme cela jusqu’à la consommation des siècles. Hélas, la crise frappe le cinéma bis italien à la fin de la décennie et, comme nombre de ses collègues, Bruno doit, pour manger à sa faim, produire un paquet de trucs érotico-soporifiques pour la télévision italienne…
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Fort heureusement pour nous, au début des années 2000, notre héros rencontre un producteur encore plus retors et/ou plus enthousiaste que lui. Ils décident tous deux de revenir aux fondamentaux (comme quoi…) et, pour être dans le move, tournent en DV, ce qui signifie que Bruno peut ajouter à sa palette la touche film d’entreprise qui lui manquait cruellement. À peine étalonnées, les productions du nouveau Mattei rivalisent de superbe avec les pires des boulards gonzo monténégrins et il n’y a guère que Jess Franco (encore lui) à avoir fait pire dans cette voie.
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Outre les films de cannibales précités, notre Rital favori n’hésite pas, en 2007, à nous proposer Zombies: The Beginning, qui est, je l’affirme bien haut, du niveau de Virus Cannibale. Recopiant plan par plan Aliens en remplaçant les aliens par des zombies bien moins coûteux, Bruno nous gratifie en bonus d’une fin alternative entièrement conçue dans sa tête à lui. Sans compter qu’une équipe de Frankaouis dévoués accouchent d’une VF qui redéfinit le sens du mot « pataphysique » et qui pulvérise la notion de dialogue implosé (« Tous les employés de la Tyler Corporation portent un émetteur greffé sous la peau / Mais c’est les nazis qui faisaient ça ! / Tout à fait, on fait comme les nazis »). Bref, je le brame jusqu’à effondrement de la voûte céleste : CHEF D’OEUVRE ULTIME !!!
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Pour paraphraser un gentil chroniqueur de Nanarland (de mémoire) : ce qui est bien avec Bruno Mattei, c’est qu’on est jamais déçu ; tout ce qu’il touche se transforme instantanément en objet de ridicule stratosphérique. La seule chose qu’on peut décemment lui reprocher, c’est d’être mort le 21 mai 2007 pendant la post-production de Zombies: The Beginning.
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Même si un très grand nous a quittés, nous laissant seuls avec François Ozon, de petits nouveaux surgissent, nourris au meilleur de Bruno (et de ses camarades ), tel Jeff Leroy (Werewolf in a Women’s Prison)… Ainsi les amateurs de cinéma pas bien dans sa tête pourront continuer à oublier l’espace d’une projection, dans la lumière tremblotante, un monde cruel et trop souvent ennuyeux comme une réunion corporate.
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Ciao Bruno ! Je t’aime et ne t’oublierai jamais ! T’es le plus beau, et je suis certain que le Tout Puissant t’a gardé la meilleure place auprès de lui, à côté du radiateur, pendant que D’Amato se les gèle à la cave …
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© Jean-Charles Vidal (Mai 2014)
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